Françoise Klein fait partie de ces artistes rares qui disposent de l’intelligence du coeur et de l’esprit car peindre en soi n’est rien s’il ne s’agit que de pratique virtuose ou de mécanique reproduction. Elle exerce dans l’aquarelle et le collage une pure technique, sachant à la fois suggérer et définir, usant des gammes colorées tout autant que de la proportion au service d’une émotion profonde. Car l’Art doit être témoignage du moment, de l’éphémère qui est aussi l’Universel. C’est le cas pour ses saisissants paysages marocains vécus dans leur aride somptuosité et les moments du jour; les gestes des êtres rencontrés accomplissant leurs immuables tâches quotidiennes. Françoise Klein sait aussi raconter la Nature comme autant de belles histoires, de contes merveilleux telle l’obsédante bambouseraie au Japon où notre regard se perd, où on ne sait si l’homme découvrira la femme qui le regarde. Chacune de ses œuvres devient ainsi une véritable poésie qu’elle soit nature morte, portrait, paysage. Parfois fort peu de chose suffit à évoquer, retenir la part du rêve qui nous est de la sorte offerte pour notre ravissement. Son point de vue devient le nôtre, là où elle se place comme en ce labyrinthe de lotus d’une envoûtante densité quand nous voilà dotés d’une vision ténue, surpris de n’être qu’un insecte parmi toute la beauté puissante. Ainsi donc nous nous transportons au gré de l’artiste avec un peu d’eau sur le papier. Cette eau qui sait si bien détruire, grâce à Françoise Klein devient l’eau parleuse, geste d’oracle. Tout se fond ainsi, le ciel, la terre de la baie de Somme, ne laissant en place que la mer source de paix et de consolation. L’étranger que nous sommes, venu contempler ses travaux, ne sera plus le même : il sera revêtu de la juste splendeur.

(Novembre 2017) Jean-Louis Augé

Conservateur en Chef des musées Goya et Jaurès

Dans cette vallée de l’Ounila, sur un plateau à 1200m, le paysage m’apparait sidéral. Ses couleurs envoient leur éclat en douceur: rose, ocre, doré, violet, sienne , rouge de Mars. Très peu de vert que l’on découvre au détour d’un oued desséché. Un vert amande, si doux, dans une palmeraie ancienne un peu malade. Un ciel bleu-violet de cobalt vire à l’outremer dans une profondeur cosmique. La lumière d’octobre n’est pas violente.    La montagne, les falaises, les roches sont striées, veinées, crevassées, ligaturées de strates scintillantes et parfois creusées de greniers troglodytes, révélant les strates de l’histoire autant que les mouvements géologiques… Energie de la pierre. Textures et matière.    Un paysage aride et nu – trop nu – ponctué sur les hauteurs de petits pins d’Alep nouvellement replantés par des villageois. Entre deux crêtes apparaissent des citadelles d’argile, et, regroupées sur la pente, des maisons de pisé, retournant à la terre en douceur sans laisser de chaos… Coulures chargées de pigments minéraux.    A l’écart des routes, un ordre ancien, féodal, rythme les jours et les femmes continuent, là, de porter bois et fourrage, de battre des tapis dans le lit d’un torrent, malgré le nouveau code de la famille et un mobile à la ceinture de leur robe, bleu d’orage. La femme berbère est libre…    Sur la place des enfants joyeux m’approchent.    Absence des hommes.    Avec douceur et simplicité la rencontre se fait, souvent vraie, parfois farouche, rarement roublarde, jamais agressive. Sur les hauteurs le regard s’élargit. Et, sous l’incomparable lumière rose de la pierre, la montagne n’a plus le même poids. Je perçois ma place dans l’univers: microscopique et dérisoire. Alors me vient en mémoire ce poème de Tahar Ben Jelloun, dans « A l’insu du souvenir »:

« Etranger, prends le temps d’aimer l’arbre,

accoude toi à la terre, un cavalier t’apportera de l’eau, du pain et des olives amères.

C’est le goût de la terre et les semences de la mémoire,

c’est l’écorce du pays et la fin de la légende.

Ces hommes qui passent n’ont plus de terre

et ces femmes usées attendent leur part d’eau.

Etranger, laisse la main dans la terre pourpre

ici, il n’est de solitude que dans la pierre. »

Françoise-Marie Klein 2015

Complétée par une série de recherche sur les lotus.

« Des jours à me laisser porter par la ville, à me diluer en elle. J’ai traversé le pont sur la lune, me suis assise sous la galerie dans la cabane aux kakis tombés, j’ai frayé sous les milliers de toriis orange, sinuant parmi les cèdres, marché sous les bambous,contemplé mille statues de Jizo et de renards au milieu desquelles gisaient des feuilles rouge sang; longé l’étang lisse bordant les champs jaunes et verts du Daïkaku Ji, passé des ponts de bois rouge, me suis perdue dans des forêts où chuchotaient des cascades silencieuses; j’ai parcouru les berges de la Kamo, me suis égarée dans les rues anciennes, dans les sanctuaires où veillaient renards et souris; J’ai suivi sans m’en lasser le canal du chemin des philosophes bordé de cerisiers, de temples et de jardins délicats… » (Olivier Adam dans Le coeur régulier) Sur les pas d’Olivier Adam, je me suis exposée à l’altérité si radicale du Japon, de ce Japon-là. J’ai ressenti intensément ses contrastes, ses forces vitales ses ombres et ses mystères sous ses arbres gigantesques que l’on nomme cryptomères, pleins d’esprits shintoïstes et j’ai cru entendre les échos d’une autre forêt qui m’est plus familière… Un étrange sentiment de nostalgie m’est resté….

C’était juste avant les catastrophes (en octobre 2010).

F. M. Klein 2011

« …Donc la baie de Somme: …rien… que des coulées d’eau dans le sable! Rien de solide pour s’appuyer; rien que des présences mobiles, insaisissables. Un monde où marais et marées se confondent, un monde incertain au gré des flux aquatiques, du mouvement des nuages. Impossible partage entre terre, ciel, eaux… Seul l’horizon… que je ne crois pas voir et qui soudain s’impose. Il y a l’infini dans l’étendue. Le ciel s’inscrit dans la terre, dans l’eau. Mouvement vertical, étirement horizontal, jusqu’au vertige. On entend l’espace, ponctué dans sa profondeur de cris d’oiseaux. La lumière change d’une minute à l’autre, inquiétante ou rieuse, instable. Si gris il y a, il contient toutes les couleurs, simultanément, successivement. La mémoire infidèle veut parfois figer les choses: comment retenir ce qui fuit?. Le travail sur la baie fut pour moi comme une méditation, avec des intermèdes joyeux: les oiseaux. La Baie de Somme m’avait inspirée, peut-être même aspirée… »

F. M. Klein 2010

Le travail de Françoise Klein est une innocente mais redoutable machine à séduire qui démarre à bas bruit au fond de son atelier, sous ou sur quelque rouleau de papier de riz, s’empare de sujets d’une solide banalité – minéraux, animaux, végétaux – et leur impose d’emblée avec autorité une mystérieuse alchimie sans pour autant les emprisonner dans ce qu’on appelle volontiers un style. N’acceptant de cadres rigides que ceux de ses tableaux, indépendante par tempérament, l’artiste, autrefois plutôt conformiste, élève appliquée d’arts qui ne le sont pas moins, ne renie en rien actuellement les remarquables portraits, les nus, les scènes de danse ou de sport viril qu’elle a produits ; de même, cette réalisatrice d’affiches et d’illustrations diverses, de collages parfaitement maîtrisés, aime toujours le pastel, et l’huile, et l’acrylique. Mais son inspiration éprise de liberté et de nouveauté donne une préférence aujourd’hui à d’autres techniques qui apportent dit-elle « la magie et les caprices de l’eau », cette eau avec laquelle il lui restait des comptes à régler mais qu’elle a finalement apprivoisée avec le plus grand bonheur comme on le voyait déjà avec ses premières aquarelles. Les ressources de l’encre et du pinceau chinois, malgré leur exigence spécifique, lui sont devenues familières et lui permettent d’avancer vers davantage de dépouillement et de sobriété. Ainsi pourra sans doute se traduire une vision personnelle encore plus ciselée, précise et originale du monde. Pour qui connaît Françoise Klein et sa sensibilité, il serait étonnant qu’elle puisse s’en tenir là : l’imagination, l’humour, la poésie et la communion avec la nature lui fournissent toujours de nouvelles sources d’inspiration. Servie par une réelle puissance de travail et pas mal d’obstination elle ne manquera pas de surprendre. Il faut des artistes peintres comme elle pour que « toutes les villes soient éclaboussées de bleu » dans la quête dévorante de l’inaccessible étoile. La quête est sans fin on le sait, mais la route est belle.

Marie Schembré

A l’occasion de l’exposition « Animale Présence »:

Françoise KLEIN- Marion RIVIERE

Au Centre National et Musée Jean Jaurès à Castres en décembre 2008 et

janvier- février 2009

Familiers ou sauvages, ils sont là. Irrésistibles. Tous nés des techniques de l’eau – encre et pinceau chinois ou aquarelle- porteurs de l’intemporelle fascination du bestiaire dans un registre très peu convenu, regard-passion d’une Françoise Klein fidèle à l’intime de sa sensibilité. Son cheminement personnel l’a conduite, avec le temps, de l’académique figuratif traditionnel à une expression plus libre, vigoureuse et vivante. La maîtrise des sujets est là mais la force et la sûreté du trait révèlent l’impétuosité d’un talent original d’inspiration poétique, riche de nuances subtiles. On entre avec bonheur, dans un monde ainsi magnifié.

(invitation à l’exposition « Animale Présence » Castres, décembre 2008)

Marie Schembré

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